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Picasso et les maîtres ou l’histoire de la peinture occidentale par le grand maître de l’art pictural du siècle dernier. Voilà ce que l’on peut découvrir le long de cette formidable exposition qu’abrite jusqu’au 2 février prochain les galeries nationales du Grand Palais. Une dizaine de salles exposant plus de 200 œuvres issues des collections les plus prestigieuses, françaises et étrangères, publiques et privées. Ces toiles présentées de manière très dense, par thématiques, suivent peu ou prou les périodes et les passions de Picasso.

De Cranach l’ancien aux impressionnistes, en passant par les grands peintres espagnols, El Greco, Goya, Velázquez, mais aussi Rembrandt, Cézanne, Courbet, Van Gogh, la liste est longue, l’exposition aussi.

« Je peins contre les tableaux qui comptent pour moi, mais aussi avec ce qui manque à ce musée là (le musée imaginaire). C’est tout aussi important, il faut faire ce qui n’est pas, ce qui n’a jamais été fait. ». Voilà le postulat de base de Picasso, c’est dit, c’est fait.

Parce qu’il ne sera pas question ici de passer au crible toute l’exposition qui lui est consacrée, je me contenterais d’attirer votre attention sur quelques tableaux, leur place dans la quête picturale de Picasso et leur dimension dans la biographie de ce dernier.

 

La période bleu, El Greco, l’enterrement de Casagemas.

 

« Si mes personnages de l’époque bleue s’étiraient, c’est probablement à l’influence du Gréco qu’ils le doivent », nous dit Picasso.

Pablo Picasso, L'enterrement de Casagemas, 1901L’enterrement de Casagemas est une interprétation libre de L’enterrement du comte d’Orgaz, un tableau exécuté par Le Gréco en 1586 pour la décoration de la chapelle funéraire de l’église Santo Tomé à Tolède, que Picasso découvrit au cours Le Greco, L’enterrement du comte d’Orgaz, 1586d’une visite scolaire. Peint en 1901, L’enterrement de Casagemas, est dédié, à son ami, Casagemas qui s’était suicidé dans son atelier parisien pour une femme, un modèle, Germaine Gargallo, dont il ne parvenait à se faire aimer. Il tentera d’assassiner cette dernière au Café de la Rotonde, en février 1901, puis retournera l’arme contre lui. Germaine esquivera la balle qui lui était destinée tandis que Carlos succombera. Picasso confiera plus tard au critique d’art Pierre Daix « C’est en pensant à Casagemas que je me mis à peindre en bleu ». A l’opposé de la représentation traditionnelle de l’élévation christique accompagnée d’anges, Carlos Casagemas est représenté en compagnie de deux femmes nues, d’une mère et de deux enfants jouant. Trois prostituées symbolisées par de longs bas colorés, semblent accompagner le mort en sa dernière demeure, l’érotisme et l’humour se substituent au tragique et à l’austérité. Au-delà, de la séparation entre monde terrestre et monde céleste, Picasso préfère la sensualité à la solennité.

 

Les Ménines d’après Velázquez.

 

Aucune œuvre n’aura semble-t-il autant occupé Picasso, que le tableau « Las Meninas », l’œuvre célèbre peinte en 1656 par l’Espagnol Diego Velázquez. Diego Velasquez, Las Meninas, vers 1656-1657

Picasso a plus de 75 ans, lorsqu’il entreprend, entre le 17 août et le 30 décembre 1957, une série de 58 peintures à l’huile de formats très divers se référant toutes au tableau  L’exposition permettra d’apprécier plusieurs dessins et toiles réalisés à ce propos par Picasso. Le tableau de Velázquez se consacre entièrement à décrire les relations sociales de la cour. Des clairs-obscurs harmonisés et des dégradés de couleurs tonales viennent étayer le sujet et le message. En cela, Velázquez se montre, comme le déclarera Picasso, lui-même, le «vrai peintre de la réalité». La réalité de la vie du peintre de cour qu’est Velázquez est formulée clairement. Celle-ci était régie par une hiérarchie rigoureuse, ce que la composition exprime: l’artiste est relégué sur les bords. Pendant son travail, ce dernier s’adresse aux personnes qui constituent le centre de la vie de cour, le roi et le reine. Cette réalité se manifeste peut-être le plus clairement dans la personne de l’infante qui, selon l’étiquette, vient immédiatement après le couple royal : elle aussi dirige son regard vers le roi et la reine qui se réfléchissent dans le miroir du fond.

 

Les Ménines d'après Vélasquez, Pablo Picasso (1957)Dans les variations réalisées par Picasso, deux opérations picturales éclairent la transformation qui a eu lieu. L’artiste a changé de format,  la personne et la position du Peintre dans le tableau s’en trouvent nettement revalorisées et la scène se présente d’une manière plus narrative. Si le peintre est encore placé sur la gauche, son chevalet et lui-même occupent désormais un bon tiers et presque toute la hauteur du tableau. Le chambellan à l’arrière-plan, les personnages d’Etat au second plan et le couple royal dans le miroir ont été peints à la hâte, selon le schéma d’une réduction infantile. Deux composantes majeures chez Velázquez, la couleur et la lumière, ont été totalement modifiées par Picasso, qui dépeint son modèle dans les déclinaisons du blanc et du gris. L’artiste est devenu maître de son monde, et de ce qu’il choisit de représenter.

 

D’autres variations, registre important de son œuvre, sont présentes au musée d’Orsay (Picasso / Manet, le déjeuner sur l’herbe) et au Louvre, selon une formule de moindre envergure (Picasso / Delacroix, Les femmes d’Alger). 

 

Le nu bien sûr …

 

« Je ne veux dire le nu. Pas faire le nu comme un nu. Je veux seulement dire seins, dire pied, dire main, ventre… Il faut trouver un moyen de faire le nu comme il est. » , nous dit Picasso, dans des propos rapportés par Hélène Parmelin.

Francisco de Goya, Maya Desnuda, 1787-1800 y Pablo Picasso, Nu couché jouant avec un chat, 1664L’exposition, présente deux nus parmi les plus fameux et les plus décriés de l’histoire de la peinture, Maya Desnuda de Francisco de Goya, peinte en 1797  et l’Olympia de Manet. Réalisé en 1863. Edouard Manet, L'Olympia, 1863

L’exposition présente deux répliques à ces tableaux, il s’agit notamment de Nu couché sur le dos, peint en 1969, et Nu couché jouant avec un chat, peint 1964. Réalisé après la suite des déjeuners sur l’herbe, le nu couché jouant avec un chat, n’est pas à proprement parlé une variation. Picasso fait siens les éléments de la toile de Manet, la servante noire et le chat,  pour les introduire dans son tableau, selon une tonalité anecdotique, qui s’oppose à la gravité quasi solennelle dont témoigne l’Olympia de Manet.

 

 Pour ce qui est des commentaires, l’audio guide pourra pallier à l’ insuffisance des explications écrites, essaimées avec parcimonie et l’absence de guide papier à l’entrée. Enfin, pour pouvoir apprécier pleinement l’exposition, il faut compter deux heures, et de la patience à l’entrée des Galeries du Grand Palais, car la fréquentation est à l’image de l’exposition très dense.

 

Picasso et les maîtres,

Galeries du Grand Palais

Tous les jours sauf le mardi

12€ / 8€

http://www.grandpalais.fr

Pablo Picasso, Yo Picasso, 1901.

Apre voire aigre, difficile, insoutenable, le dernier film de Ulrich Seidl est un de ces films qui vous assènent des vérités crues et lancinantes, sans faux-semblants, sans égards, avec art certainement, avec cruauté sans doute.

 

Un homme essaie désespérément de démarrer sa moto, une femme marche le long d’une voie ferrée enneigée, avec pour seule perspective au loin, les cheminées des usines de cette ville glaciale et glacée d’Ukraine. Olga travaille comme infirmière dans un hôpital vétuste, son salaire ne lui permet pas de vivre décemment, elle survit avec sa mère, son enfant, son frère peut-être, dans un appartement inconfortable. olga-marchant

Au même moment, en Autriche des jeunes hommes font des exercices, récompensés par des coups et des hurlements,  ils suivent une formation, pour le moins rigide et abrutissante,  en vue d’être gardien de sécurité. Des cris, des grimaces, de la sueur. Le réalisme est cinglant, tout autant que le froid qui sévit de part et d’autre de cet europe. On perçoit vite le propos du film, il sera question d’humanité peut-être, mais de cette humanité bestiale, primaire, sans beaucoup de recul sur elle-même. De celle qui pousse ces jeunes femmes Ukrainiennes à se masturber en ligne pour assouvir le plaisir d’hommes allemands, de celle qui fait que l’on ressens à l’image de ces personnages tragiques et esseulés, une indicible solitude, un ennui effroyable.

Ulrich Seidl a décidé de cultiver l’abjection, soit. Le film est une succession d’humiliations des corps, et des esprits. Il ne semble y avoir aucune rédemption possible, le constat est clair, il sonne comme une immense condamnation. Tous coupable, oui, mais de quoi ? Coupable d’une Ukraine déliquescente, moribonde, livrée à elle même, de la froideur du climat, de la jalousie de ceux et de celles qui traitent Olga avec tout le mépris, et le dédain que l’on puisse imaginer ?

 

Inexorable chute

 

Import – export est un film sur le commerce des hommes et des sentiments, un commerce froid, où l’on traîne sa vie, jusqu’à une mort absurde, dans les méandres d’un hôpital, à l’abri du regard des hommes, dans la solitude, la peur, la déchéance. Parce qu’il fallait bien, redonner un peu de sens à l’existence, de temps en autres quelques sentiments, quelques rires, quelques pleurs de joie, nous permettent de reprendre nos esprits.

Pourtant, malgré la réticence et l’horreur, il s’agit bien de prendre conscience du réalisme fétide auquel nous sommes confrontés. Import – export à de réels accents documentaires, qu’il s’agisse de cet hôpital en Ukraine, de l’agence de sexe en ligne ou du service de gériatrie autrichien, Seidl ne les a pas inventé, ils existent vraiment. De même, en ce qui concerne les deux principaux protagonistes que son Ekateryna Rak dans le rôle d’Olga et Paul Hoffmann, dans celui de Paul. Ces deux là ne sont pas des acteurs, mais deux personnes dont la vie réelle ressemble à celle du film. paul-et-son-beau-pere

 

Au-delà des frontières géographiques, Seidl questionne, retourne, expose les frontières sociales, les barrières humaines, la quête désespérée de la vie, de l’amour avec pour fin ultime celle de la mort. Les images parlent, se succèdent, implacables selon le même rythme, exposant le même scénario pessimiste. Il y a peu d’espoir vraiment, peu de répit, heureusement, il reste un peu de dignité quelque fois.

« Mon propos n’est pas uniquement de divertir le spectateur, mais aussi de le toucher, de le déranger », nous dit Ulrich Seidl. En effet, ce film ressemble à un essai à demi fictif dont la thématique principale serait la médiocrité cinglante de l’humanité, une humanité qui se cherche, qui s’achète et se vend, un monde d’une brutalité glaciale.

 

Import – export, film autrichien de Ulrich Seidl, avec Ekateryna Rak, Paul Hofmann, Michael Thomas

Genre : Drame Durée : 2h 15min. Année de production : 2007

Interdit aux moins de 16 ans

 

affiche-du-film

Comme une étoile dans la nuit est un film juste, sans fard, qui aborde la délicate question de la mort qui s’invite dans une histoire d’amour, une histoire entre deux êtres, qui ont fait de leur amour la condition de leur bonheur, de l’existence presque.

Depuis la chambre conjugale, au premier plan, deux êtres qui se dévêtissent et s’approchent du corps de l’autre. Au second plan, un tableau qui se dessine, un route qui s’allonge, comme une promesse de bonheur. Depuis le creuset de cette intimité, on lit le désir infini de l’autre, l’envie de construire ce bonheur à deux, si difficile et si beau. Anne et Marc sont deux êtres ordinaires, qui ont fait le choix de s’aimer, de se marier, d’avoir un enfant même. Il n’y a pas de place pour le doute, seul triomphe, le désir fort de vivre ensemble, pour la vie. Lorsque Marc découvre qu’il est atteint d’une maladie rare, la maladie de Hodgkin, les amants nient l’éventualité de la mort, ils ne lui feront aucune place, il n’y aura qu’une seule lutte, celle de la vie, portée, transcender même, par leur amour. Anne & Marc

 

Eloge de la vie

 

Le scénario de Féret s’inspire de l’histoire de sa nièce, dont le compagnon fut confronté,  il y a plusieurs années à la même maladie. Réalisateur et producteur indépendant, sûr de son propos et de son cinéma, il nous raconte une histoire tragique avec dignité, beauté, courage aussi. Comme une étoile dans la nuit est un film sur le corps, le corps vivant, le corps luttant, le corps, condition de vie et de mort, d’un plaisir inouï, d’une souffrance inéluctable. 

Il y a des scènes incroyablement touchantes de ces amants riants, alors que la mort les guette, des amants décidés à encenser la vie de manière totalement effronté, alors que celle-ci menace de s’éteindre.

Anne (Salomé Stevenin), solaire, impérieuse, semble avoir lancer un défi à la mort. Dans son attitude jusqueboutiste, elle s’est lancé dans un corps à corps qui ne laisse de place ni à la mélancolie, ni à l’abattement, elle est l’incarnation du combat lui même. Un combat qu’elle mène pour son amant, pour cette vie si fragile et si belle, pour nourrir, combler, oxygéner le corps de son amant en lutte. Marc (Nicolas Grimaud) se débat corps et âme pour l’amour de sa belle, pour cette histoire qui ne peut pas lui échapper. Alors que leur entourage semble totalement accablé par la nouvelle, et que les amants doivent se coltiner la fuite, la couardise, la pitié parfois, Marc et Anne ont décidé de faire face, persuadés que la force de leur amour pourra venir à bout de la maladie. Anne & Marc

 

Salomé Stévenin, rayonnante, donne à ce film grave et délicat, susceptible de sombrer à tout moment dans une forme conventionnelle de mélodrame, une énergie incroyable, qui nous tient à distance du pathos.

On pouvait craindre que la temporalité du film, et les éclipses narratives qui le ponctuent, sacrifient la crédibilité du film, il n’en est rien. Il en était de même, de cet amour d’emblée porter au nues, au risque de nous faire douter de sa véracité, nos craintes se dissiperont vite.

 

Ce film aborde jusqu’au trouble, le spectateur, dans sa manière d’aborder la mort, un tabou, une réalité si implacable, insoutenable, que l’ardeur et la conviction dont font preuve les acteurs ne pourront néanmoins pas dissimuler. Que répondre à l’imminence, puis au châtiment de la mort ?  Des sourires, des vagues et du bonheur à venir, nous dit Féret, de la joie de vivre tout simplement.

 

Comme un étoile dans la nuit

Film français de René Féret avec Salomé Stévenin, Nicolas Giraud, Jean-François Stévenin, Maryline Canto.

1 h 30

 Affiche du film

 

Le dernier opus d’Agnès Varda, Les Plages d’Agnès, généreux et poétique, est un recueil de mémoires verbales, visuelles, auditives parfois, un film réalisé à reculons, un film sur sa vie, ses proches, ses amis et bien sûr Jacques Demy.Agnès Varda sur la plage

Depuis la plage, Varda nous tend des miroirs qui reflètent et se reflètent, qui dialoguent même. Des jeux de miroirs qui autorisent une valse des images où Varda se met en scène à partir de la symphonie inachevée de Schubert d’où se dresse son enfance.

« Le temps a passé sauf sur les plages qui n’ont pas d’âge », nous dit-elle. Nous sommes dans la correspondance, dans une narration composite où se raconte la vie d’Agnès, sa vie de femme, de mère, de cinéaste. Une vie faite de lieux et de destins croisés, depuis lesquels elle puise de la matière, une matière vivante pour faire ses propres films ; de la Belgique, en passant par Sète et sa pointe courte, titre de son premier film,  jusqu’à Paris occupé puis liberé. A travers les références à cette histoire, elle travaille cette même idée de la fragmentation et du puzzle à reconstituer qui lui est si chère. Le film emprunte au surréalisme, il est collage, superpositition, association d’idées, travail et mise en scène de la réalité. « Je me souviens pendant que je vis », nous dit Varda.

Image depuis les plagesFormée à la photographie, elle devient cinéaste et rencontre Jacques Demy. A l’image de ses contemporains, elle prendra, en 1962, la Nouvelle Vague avec Cléo de 5 à 7. Après le succès de la comédie musicale  Les parapluies de Cherbourg, le couple s’envole pour Los Angeles, et fait l’apprentissage de la vie outre-atlantique.

Traversé par l’actualité du monde, le film de Varda quitte pour quelques minutes le domaine de l’intime, pour prendre des accents plus politiques avec la narration de la guerre, de la mort de Kennedy, celle des bouleversements qui agitent les années 60, jusqu’à ce fameux mai 68. Cette histoire politique se retrouve aussi dans la lutte pour la légalisation de l’avortement, ainsi que dans l’épisode des manifestations anti Le Pen en 2002.

 

Le film d’une petite vieille bien vivante

 

Parce que les films et les documentaires de Varda débordent toujours de vie, celui-ci ne déroge pas à la règle.

Et cet élan de vie, on le retrouve lorsque Agnès aborde sa rencontre, sa vie avec Jacques Demy. Elle nous raconte leur existence à Hollywood, leur retour à Paris et leur séparation, peu après que se termine le tournage du film qu’elle consacre à sa vie, Jacquot de Nantes.

Agnès Varda est née en 1928, beaucoup de vies se sont déjà éteintes derrière elle. Ce dernier film lui permet de leur rendre une fois encore hommage. Elle revient, sur l’exposition de photographies qu’elle a récemment consacré à Vilar et au Théâtre national populaire, sur tous ceux qu’elle a photographié, ceux avec qui elle a tourné, et qui ne sont plus. Elle leur dédie son film, nous partageons leurs existences. Les Plages d’Agnès est un film d’une générosité exemplaire, poétique, touchant, un film sur le partage, la joie et le bonheur d’exister. « Qu’est ce que le cinéma ? » se demande Agnès Varda : « De la lumière qui arrive quelque part, et qui est retenu par des couleurs plus ou moins sombres ou colorés ». Son dernier film est à n’en pas douter du cinéma, du grand cinéma, car au-delà de la couleur, il y a l’émotion, ce désir d’être et de rencontrer, qui bien au-delà de la physique de la lumière, rayonne de beauté, d’humour, de passion.

 

 

Les Plages d’Agnès, film français d’Agnès Varda

1h50

 

Affiche du film

En parallèle de la grande exposition qui se déroule aux Galeries nationales du Grand Palais jusqu’au 2 février 2009, le musée d’Orsay propose une exhibition de moindre envergure intitulée : « Picasso / Manet, Le déjeuner sur l’herbe »,  sur le thème des interprétations de la célèbre toile de Manet par Picasso. Pour ce faire, plus d’une quarantaine de tableaux, dessins, gravures et maquettes réalisés par Picasso entre 1954 et 1962 sont exposés. De son côté, le musée du Louvre accueillera au même moment « Picasso / Delacroix , les variations sur les Femmes d’Alger de Delacroix ».

En 1863, Edouard Manet, signe Le déjeuner sur l’herbe. le-dejeuner-sur-lherbe-edouard-manet-1863Cette peinture peut être interprétée comme une version moderne de la toile : Le concert champêtre (vers 1510) de Titien, une œuvre longtemps attribuée à son maître Giorgione, que Titien aurait terminé à la mort de ce dernier. Titien Le concert champêtreManet reprend le quatuor initial, dans lequel son modèle préféré, Victorine Meurent, pose pour la femme nue. L’homme sur la gauche étant probablement le beau-frère de Manet, Rodolphe Leenhoff, le second restant inconnu.

 

Lors d’une rétrospective de l’œuvre de Manet en 1932 au Musée de l’Orangerie, Picasso remarque le tableau et écris certainement, à ce moment là, au dos d’une enveloppe présentée dans le cadre de l’exposition : « Quand je vois le déjeuner sur l’herbe de Manet, je me dis des douleurs pour plus tard. » En 1954 Picasso, débute un long travail qui donnera le jour à plus d’une centaine de tableaux, de gravures et de dessins, qui sont autant de variations autour du chef d’œuvre de Manet.

L’exercice de lecture est donc clef dans cette exposition, et la question de l’ interprétation des histoires picturales que Picasso érige à partir de la toile de Manet, se pose avec une acuité croissante pour le visiteur.  Les tableaux de Picasso marquent des périodes, des moments, et apparaissent comme des séries de variations. A la mesure de ces déclinaisons, les rapports des personnages entre eux se transforment, certains prenant l’ascendant alors que d’autres disparaissent.

En 1867, Zola défend le tableau de Manet, décrié en soulignant: « Ce qu’il faut voir dans le tableau, ce n’est pas un déjeuner sur l’herbe, c’est le paysage entier, avec ses vigueurs et ses finesses, avec ses premiers plans si larges, si solides, et ses fonds d’une délicatesse si légère ; c’est cette chair ferme modelée à grands pans de lumière, ces étoffes souples et fortes, et surtout cette délicieuse silhouette de femme en chemise qui fait dans le fond, une adorable tache blanche au milieu des feuilles vertes, c’est enfin cet ensemble vaste, plein d’air, ce coin de la nature rendu avec une simplicité si juste ».

L’idée du plein air chère à Zola ne sied pas à Picasso. Les quatre personnages initiaux, Victorine, le causeur, l’homme, la baigneuse à la chemise, sont repris ;  mais pour ce dernier,  le déjeuner sur l’herbe est avant tout mise en scène. Pablo Picasso  Le Déjeuner sur l'herbe d'après Manet 1960Pour cette raison, sous son pinceau les personnages changent de place, de physionomie, de rôle aussi. Victorine, le nu de Manet, se métamorphose, tantôt grosse, tantôt maigre,  elle apparaît en juin 1961, sous les traits de  Jacqueline, la compagne de Picasso. Elle est nu, femme, allégorie de la peinture, œuvre en mutation, matière mouvante renaissant sans cesse au gré des humeurs du peintre. Elle se trouve dans la plupart des scènes en communication directe avec l’homme dit le causeur, une représentation possible du peintre, dont les attributs, la canne et le chapeau, à quelques exceptions prés,  le différencient dans chacune des toiles. Enfin alors que le deuxième personnage masculin, qui incarnerait pour certain le spectateur, prend une moindre place, jusqu’à disparaître totalement ;  la seconde baigneuse tend à se rapprocher des deux personnages de premier plan.

Picasso, poursuit la mise en abyme, allonge un des deux hommes en référence directe aux baigneurs de Cézanne.  Le Déjeuner sur l'herbe d'aprés Manet 1961

L’importance des concepts de variations et de correspondances est telle que l’on aurait peut-être souhaité que l’exposition mette davantage en perspective ces aspects là. On aurait en effet aimer, contempler : Le concert champêtre de Titien, ou encore : Le déjeuner sur l’herbe de Monet, réalisé en 1865, en réponse à l’œuvre de Manet.

Le Déjeuner sur l'herbe, Monet 1865Mais n’oublions pas,  il est vrai, qu’il était avant tout question de l’œuvre de Picasso…

 

 

 

 

Picasso / Manet : Le déjeuner sur l’herbe.

9,5 – 7€

Musée d’Orsay Mardi – Dimanche / 9.30 – 18.00 / 21.45 le jeudi

Le déjeuner sur l'herbe d'aprés Manet, Picasso

Le Centre Pompidou propose jusqu’au 2 mars 2009, une rétrospective intégrale et inédite de l’œuvre cinématographique de Werner Herzog.

Dans le cadre de cet événement, les 55 films et documentaires réalisés par le cinéaste seront à l’affiche. Cette rétrospective représente une occasion unique de redécouvrir la modernité d’une œuvre sans limites, une expérience qui se situe au-delà des genres cinématographiques, un cinéma tourné vers la recherche d’une « vérité extatique », un univers fascinant, radical, passionnant.

 

Centre Pompidou Place Georges Pompidou
75004 Paris
Entrée 6€/4€

http://www.cnac-gp.fr/

 

Retrospective Herzog

Ligne de faille relate l’existence de quatre membres d’une même famille, avec un même repère fixe, la sixième année de chacun d’eux. Six ans, c’est aussi l’âge auquel Nancy Huston doit se séparer de sa mère qui part  refaire sa vie loin d’elle et de ses frères et sœurs.  Dés lors, Ligne de faille est cassure, limite avant le basculement qui emporte chacun des personnages dans les tourments de l’histoire.

 

Le roman est une interrogation sur la filiation dans ses dimensions familiales, historiques, politiques, il porte sur ces résidents de l’Europe et des Etats-Unis, d’hier et d’aujourd’hui. Le récit revient sur ces visages pris dans les affres de la deuxième guerre mondiale, puis de la guerre du Liban, pour s’attacher enfin à décrire le rapport d’une famille américaine face au conflit qui oppose le gouvernement américain au régime irakien.

 

L’exercice permet à l’écrivain de se livrer à une série de commentaires sur les rapports et les conflits intergénérationnels. D’une critique de l’éducation et de la société américaine, hygiéniste et conformiste, Nancy Huston questionne le rapport quasi schizophrénique du peuple américain au racisme et la morale. Par le prisme du portrait sans concession qu’elle dresse de l’enfant roi, elle met en perspective le choc des images de guerre et des images sexuelles librement accessibles, presque offertes à l’enfance via l’Internet, alors que la morale prend une importance capitale dans l’éducation.

 

Les récits de l’enfance 

 

L’auteure opte pour une narration fortement empreinte de tonalité enfantine, dans laquelle la confidence se mêle à la confession. L’oeuvre est une magnifique réflexion sur l’enfance, ses peurs, ses craintes et ses espoirs, qui emporte le lecteur dans une douce poésie à la fois grave et sincère.

Nancy Huston nous parle des stigmates de l’enfance, de ces plaies qui  ne se referment jamais tout à fait , à l’image du grain de beauté, matière organique et héréditaire qui  marque le corps et l’esprit de l’adulte.

Relief de l’intime, le grain de beauté est un témoin, celui d’une condition, d’une histoire et de l’histoire avec un grand H. Dés lors, celui de Sol, que l’on veut ôter, s’infecte, comme s’il ne voulait pas quitter un territoire, la généalogie d’une histoire. Oublier son histoire c’est peut-être se condamner à la revivre. Dans Ligne de Faille, le corps et l’esprit remontent encore le fil de l’histoire, racontent la genèse de quelques vies, les aléas d’une civilisation. 

 

Nancy Huston, Ligne de faille, Actes Sud, 2006, 481.

 

 

 ligne-de-faille

Au royaume de l’absurde les frères Coen sont rois, enfin tout du moins très bien placés sur l’échelle relativiste du dixième degrés.

Emporté par cette histoire, presque malgré nous, nous en venons logiquement à nous demander pourquoi ? Sur quoi repose ces ressorts là ? Comment font-ils pour qu’un nom-événement, voire même une succession de non-évènements puisse nous tenir en haleine pendant près d’une heure trente-cinq ?

En faisant un inventaire rapide, on relèvera, le casting impeccable, des personnages caricaturaux, pastiches comiques de leurs incarnations habituelles, notamment lorsque l’on pense à la figure crétine et affligeante de Brad Pitt (Chad), ou encore à la parure de serial lover que revêt Georges Clooney (Harry). On y verra aussi une jolie satyre de l’Amérique, toute classe sociale confondue, dignitaire de la CIA inclus.  Brad Pitt

Il y a bien sur des plans irréprochables, une énergie qui vous emporte dans un tourbillon de non sens, de quiproquos et d’inepties, mais la même question revient encore, pourquoi ce film qui aurait pu être un ratage total fonctionne si bien…

Et bien, peut-être parce que l’on prend plaisir à jouir de ce nihilisme assumé, que l’on rit de leur bêtise teintée d’arrivisme, (peut-être de la nôtre) que l’on dépose à l’entrée de la salle ses bons sentiments pour goûter et se repaître des joies de la médiocrité et de la suffisance. Dans un monde où tout n’est que faux-semblant, profit, et apparence, les sentiments sont toujours de mauvais sentiments, et que l’un d’entre eux se mettent à cultiver un brin de sincérité, nul doute qu’il finisse lui aussi en amuse-gueules pour vermines mises en appétit. Jogger invétéré qui se rachète une mauvaise conscience, paranoïaque alcoolique sur qui le destin semble s’acharner, fashion victime inconsciente, dame de fer impitoyable, et jusqu’aux russes mêmes… Le film est une longue et incroyable série de clichés et de névroses.At-the-movie-theatre

 

De la médiocrité avant toute chose

 

Il n’y a bien sûr aucune morale, aucune vérité, aucun remord, rien que sa petite personne à soigner, à redimensionner, à vendre ou monnayer. Troublant, troublant se dit-on. Et à regarder encore de plus prés ces personnages, on les trouve d’une incroyable naïveté, presque touchant dans leur manière simpliste, incapable de prendre ne serait-ce qu’une seconde un brin de hauteur. Justement, la hauteur ne pourra qu’être l’apanage de la caméra qui depuis un satellite  se rapproche lentement vers la terre, puis un pays, et enfin une ville avant que de s’échouer ras le sol, filmant les chaussures noires d’un employé de la CIA. Visiblement, il paraissait impossible de pouvoir tomber plus bas.

Les frères Cohen ont filmé le côté de plus terrien de l’humanité, puisque nous caressons ici toutes les aspérités de la petitesse humaine, surtout lorsqu’elle se prend aussi sérieux. Et dés lors, de ce point de vue là, l’on se dit qu’il serait bon en effet de reprendre un peu de hauteur, pour ne plus voir ces milliers de fourmis humaines s’ébrouer et se corrompre absurdement sur la terre, heureusement, c’est aussi le choix que fait la caméra, le dossier est classé.

 

Burn After Reading, film américain de Joel et Ethan Coen

Avec George Clooney, Frances McDormand, John Malkovich, Tilda Swinton, Brad Pitt.

 Affiche du film

 

 

 

 

 

 

 

 

Une Fata Morgana est un phénomène optique qui résulte de la présence à différents niveaux de l’atmosphère de couches d’air où se produisent des variations thermiques plus ou moins brutales entraînant la formation d’un mirage.

Le nom Fata Morgana (en  italien), vient de la Fée Morgane. Le phénomène fut rapporté la première fois, par des croisés qui, navigant sur la mer Méditerranée, affirmaient avoir aperçu de fantastiques châteaux se refléter dans la brume près du détroit de Messine, entre l’Italie et la Sicile. Ils attribuèrent ce phénomène à la Fée Morgane, fée qui selon la légende arthurienne, avait le pouvoir d’élever des palais au-dessus des flots et d’agir sur le vent.

Fata Morgana c’est aussi un film de Werner Herzog, un poème épique en trois parties dans lequel il développe une conception très personnelle, paradoxale, totalement imprévisible de la création, du paradis et de l’âge d’or. Hybride, proche de l’essai, le film parcourt l’Afrique, ses plaines, ses montagnes, ses lacs, ses dunes de sable, ses mirages, en nous narrant les mystères qui ont présidé à la création, et ce qu’il en est advenu depuis. Dunes

Comme souvent chez Herzog, le film demeure une expérience à part entière, une expérience auditive, visuelle, dont les ressorts et interrogations métaphysiques ponctuent les dialogues de l’image et du son.

Fata Morgana est un film dont la composition a aussi pour objectif de nous confronter à une forme d’extase esthétique.

A l’heure de la création, les textes illustrent les images par des récits mythologiques, ceux du déluge, ceux des espoirs et des visées des divinités ayant présidé à la création du monde.

A l’ère paradisiaque, l’homme se faisant fort de sa présence, les paysages changent, se durcissent, se matérialisent, le récit passe de la mythologie à l’ironie, on y fait l’expérience de la beauté, de la cruauté, du rire aussi. Le dernier volet est basculement, plongé dans l’absurde, dans le non-sens. Scènes baroques, personnages ridicules, déconstruction totale, inadéquation de l’image et du propos, laissent le spectateur désarmé et hilare. boy-and-animal

Herzog disait de Fata Morgana qu’il était « un documentaire tourné par les extraterrestres de la Nébuleuse d’Andromède, avant qu’ils ne l’abandonnent ». Expérimental et surréaliste, le ton du film, lui se situe toujours à la frontière de l’ironie et de l’absurde alors que la vision que projette Herzog, elle, demeure pessimiste.

L’essai est grave certes, mais aussi terriblement drôle, car l’auteur sait lier la profondeur du propos et l’humour du point de vue. Enfin, parce que l’expérience d’un film d’Herzog ne laisse jamais indifférent, n’hésitez pas à vous rendre aux prochaines projections de Fata Morgana, les 14 janvier et février prochain au Centre Pompidou.

 

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Les photographes d’aujourd’hui sont les héritiers d’une génération de photographes américains qui, dans les années 1970, ont bouleversé la pratique de la photographie. C’est le propos que défend le département des étampes de la BNF, et qui trouve son illustration dans l’exposition : Seventies. Le choc de la photographie américaine, mise en scène sur le site Richelieu. L’exposition rassemble plus de 320 clichés réalisés par plus d’une trentaine de photographes américains.

Héritiers des mouvements artistiques, qui à l’instar du New Bahaus, se développèrent dans l’entre deux guerres, ces photographes influencèrent durablement la manière de concevoir l’exercice photographique du point de vue de sa forme même.

Dans une Amérique, en pleine révolution culturelle, ils empruntèrent aux « snapshot » ( photographies prises sur le vif), leurs défauts et maladresses, pour réaliser des photographies techniquement maîtrisées. Le flou de bougé ou de mise au point, la mise en scène, la superposition ou encore l’ombre du photographe devinrent un nouvel espace d’exploration. Josephson KennethTirant parti de cette subversion initiale, ils furent les témoins des bouleversements d’une société, d’un certain regard qu’elle portait sur elle même.

Contemporain d’une époque où la photographie se démocratise,  celle-ci prend pour objet le trivial des scènes de rues, les instantanés de vies quotidiennes.

larry-clark-tulsaLa pratique se transforme dans la captation d’univers jusqu’ici peu exploré : les reliefs de la jeunesse auprès de laquelle le futur cinéaste Larry Clark fit ses premiers pas ou encore la forme de nudité frontale et dépouillée à laquelle se consacra Diane Arbus. Diane Arbus Family one evening at a nudist camp 1965

Elle autorise aussi un renouvellement des prises de vues des paysages urbains, notamment dans leur géométrie ou encore naturels dans le mouvement qui accompagne une nouvelle prise de conscience écologique.

 Hébergeant des travaux et des parcours singuliers et disparates, l’exposition est conçue comme un dialogue où se rencontrent des territoires d’expression, la mise en réseau d’une communauté de photographes qui ont chacun à leur manière investigué des possibles de la représentation picturale. Ralph Eugene Meatyard,Romance (N.) From Ambrose Bierce #3 from Portfolio 3, negative 19641974

Par le truchement d’une scénographie très épurée, sensée représenter l’urbanisme géométrique des villes américaines, ces travaux sont présentés par thématique. Si l’on pourrait reprocher à l’exposition une mise en scène très éloignée d’un quelconque renouvellement formel, on appréciera néanmoins la diversité de ces photographies, judicieusement choisies, qui permettent de mieux saisir les formes de notre héritage photographique.

Seventies. Le choc de la photographie américaine

 BNF, site Richelieu / Galerie de photographie

58, rue de Richelieu

75001 Paris

7€/5€

29 octobre 2008 – 25 janvier 2009 

 

 

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