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Archive for novembre 2008

Dans le cadre du mois de la photographie, le Musée d’art et d’histoire du Judaïsme rend hommage à Nathan Lerner, photographe, peintre, designer et enseignant d’origine juive, né en 1913 à Chicago.

Nathan Lerner fut étudiant, puis professeur et membre éminent,  du New Bahaus de Chicago – devenu par la suite Institute of Design –  créé en 1937, sous l’égide de Lázló Moholy-Nagyn. Le New Bahaus de Chicago, échappée américaine du Bahaus Allemand né en 1919 était  une école d’art, ou plus exactement, « un laboratoire pour une éducation nouvelle », tel que l’exprimait son fondateur.

 En 1949, il crée son propre atelier de Design, Lerner Design Associates, dans lequel il dessine des objets de consommation courante dont le Honey bear, devenu par la suite célèbre, notamment aux Etats-Unis .

 

L’exposition présentée par le MAJH, retrace autour de la biographie de Lerner, les études et les réflexions décisives qui ont orienté ses travaux.

 

La première partie, la plus fournie, est composée de clichés pris à Chicago entre 1935 et 1937, dans le quartier de Maxwell Street, un quartier populaire, dans lequel résidait de nombreux juifs immigrés d’Europe de l’est.

Les clichés, proches de la photographie sociale, bien que le photographe n’ait ni visée documentaire ni velléités idéologiques, représentent autant de scènes et d’objets du quotidien, photographiés au hasard des rues et des rencontres.

Les images souvent triviales, dressent des portraits de résidants, assis, marchant, dormant dans rues de Maxwell. S’attachant à décrire l’univers dans lequel hommes, femmes, et enfants vivent, ses clichés se portent aussi sur des objets, livres, vitrines de magasins, et autres denrées alimentaires, à l’instar de : « Oignons, étude de la lumière ».  L’originalité et l’intérêt de ces photographies à la fois graves et distantes, résident dans la recomposition habile de l’univers des rues et semble constituer la genèse de ses futures réflexions sur la fonction et la puissance des objets dans le quotidien. girls-with-two-faces-19327

 

La seconde partie, plus abstraite, réalisé lors de son passage au New Bahaus, abrite un certain nombre d’études portant sur des représentations visuelles et sensorielles touchant à la lumière, aux ombres, aux formes, aux volumes, aux reflets. Des formes tels que les fils et câbles électriques, l’œil et autres objets sphériques ou cylindriques seront désormais au centre de ses recherches, comme en témoigne  « Light volume », réalisé en 1937.  Ces études posent un rapport complexe entre l’œil et la forme, et à observer cet œil au centre de ses compositions, se dégage un sentiment particulier, celui d’une mise en abyme, celui du regard imbriqué dans la forme, celui d’une relation permanente entre le regard et l’objet regardé. Peut-être parce que l’œil demeure dans un dialogue permanent avec la forme, peut-être enfin aussi parce qu’attentif au reflet, Lerner cherche la réflexivité dans tous les objets qu’il rencontre.eye-on-window-19436

 

Une autre partie de l’exposition est consacrée à sa période japonaise. Marié à la pianiste d’origine japonaise Kiyoko Asai, Lerner découvre le Japon en 1973 . Cette découverte, est à l’origine d’une deuxième naissance artistique qui le réconcilie avec la couleur « J’ai senti que je pouvais contrôler la couleur sans que ce soit elle qui me contrôle », indique t-il.

Issues du quotidien des rues japonaises, ses peintures et photographies reprennent un certain nombre de ses thématiques de prédilection. On y voit, des peintures de rues, des signes, des formes, des objets du quotidien japonais. Les couleurs, vives, se font impérieuses, violentes parfois, et témoignent de cette réconciliation énoncée précédemment.

 

Si le New Bahaus se voulait à quelques égards, une école de rééducation visuelle et sensorielle, initié pour « réévaluer les besoins pervertis par la civilisation des machines », il semblerait bien que le regard de Lerner, et le regard qu’il pose les formes et les figures de ordinaire mérite que l’on s’y attarde sans tarder. 

 

Nathan Lerner

L’héritage du Bauhaus à Chicago

 

Musée d’art et d’histoire du judaïsme

Hôtel de Saint-Aignant, 71, rue du Temple, 75003 Paris.

Jusqu’au 11 janvier

Entrée : 6,80 €/ 4,50 €.

http://www.mahj.org

 

 

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Irlande du Nord, Prison de Maze, 1981.

Raymond Lohan, surveillant de prison, vient d’être affecté au Quartier H. Dans les toilettes de la prison, le regard impassible, il trempe ses poings ensanglantés dans l’eau, puis sort, suant, fumer une cigarette. Visages fermés, mouvements mécaniques, portes métalliques qui claquent, grilles éventrées pour toute fenêtre, la neige qui tombe sur des corps nus.

Davey Gillen vient d’en prendre pour six ans, il refuse de porter l’uniforme réservé aux criminels de droit commun, puisqu’on lui conteste le statut de prisonnier politique. Il s’apprête à rejoindre le « Blanket and No-Wash Protest », le mouvement que les prisonniers politiques de l’IRA, ont entamé pour faire entendre leurs voix auprès du gouvernement britannique.  

 

hunger1Parqués dans des cellules infectes, jonchées d’excréments, les prisonniers sales et chevelus sont entrés en guerre contre les gardiens de la prison,. Depuis cette véritable école de l’humiliation, les détenus, roués de coup, se livrent à une guerre des tranchées, avec pour uniques armes l’abjection de leur corps et la force de leur volonté.

Dans ce film éminent politique, Mc Queen a décidé de frapper très fort, et martèle ici son propos, n’hésitant pas à nous jeter à la face les scènes les plus difficiles. La violence est dépeinte avec un réalisme stupéfiant, le spectacle des corps nus, déshumanisés, le sang, les excréments et l’infernale volonté qui les anime est insupportable.

 

Pourtant, le film n’en revêt pas moins une réelle dimension poétique. La lente descente d’une plume, prélude à une mort imminente, où encore la rencontre improbable entre une main meurtrie et une mouche glacée par le froid restent des images d’une invraisemblable beauté.

Ces moments là, entraînant derrière eux une relative sérénité,  permettent enfin de souffler, de prendre une distance salutaire, de résister quelques instants aux déferlements d’images, à la cruauté, à l’obstination, à la folie des hommes.

 

Parce que la nécessité du combat demeure plus forte que tout, Mc Queen nous soumet un face à face ultime dans lequel un des leaders du mouvement Bobby Sands se livre à un argumentaire sombre et passionné avec un prêtre qui tente en vain de lui opposer la vie, la négociation, et peut-être la paix. Le prêche n’y fera rien, le leader y oppose l’authenticité de la lutte, la puissance de la conviction.  Il ne reste dés lors plus que le corps et la vie comme seules armes, qu’une descente aux enfers programmée pour témoigner de ses choix politiques.

 

Le film se termine sur les images d’une mort lente, celle qui emporta Bobby Sands au bout de 66 jours. Une agonie, longue de plus d’une vingtaine de minutes qui s’étale, hideuse, intolérable, dépeignant un corps souffrant, sombrant dans une interminable et irréversible déchéance.

 

Doté d’une incroyable puissance d’évocation, Hunger, caméra d’or au festival de Cannes, est un film politique franchement dérangeant, radicalement insoutenable. Steve McQueen, plasticien renommé, s’empare d’un sujet qui n’aura jamais été traité avec un réalisme aussi implacable. Si la qualité esthétique autant que la vérité historique du propos sont incontestables, on demeure toutefois en droit de se demander jusqu’à quel point il était nécessaire de nous offrir le spectacle cruel et christique de cette mise à mort …

 

Hunger

Film britannique de Steve McQueen

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A la suite d’une première expérience peu concluante dans la réalisation d’un film documentaire sur la tauromachie, Pere Portabella monte sa propre société de production : Film 59. Décidé à se consacrer à la production de film portant sur la réalité socio-politique de l’époque, fortement inspiré par le néoréalisme italien, il produit des réalisateurs tels que Carlos Saura ou Marcos Ferreri. Sa rencontre avec Buñuel sera décisive et donnera naissance au film Viridiana, palme d’or du festival de Cannes en 1961.

Porteur d’une double critique, celle du cinéma conventionnel et celle de la société dans laquelle il vit, Portabella milite pour un cinéma alternatif. Sur le plan formel, cette remise en question passe par une approche ponctuée de la narration cinématographique qui touche à la fois aux images, à la temporalité ainsi qu’aux personnages mis en scène.

 

Le silence avant Bach, s’insère dans la droite lignée de ses partis-pris fondamentaux.

Conçu comme une succession de tableaux, le film centré autour de la musique et du personnage de Jean-Sébastien Bach, intègre autour d’une narration composite et anachronique, des images, des figures d’hier et d’aujourd’hui, des histoires, des légendes parfois.

 

Le film s’ouvre sur la ronde d’un piano mécanique jouant, dans la solitude des murs blancs d’une galerie d’art déserte, les variations Goldberg. Ce soliloque inaugural permet d’ores et déjà à Portabella d’introduire une réflexion sur l’interprétation, la pérennité de la musique, sa manière de coloniser le vide de l’espace. 

Autour de partis pris esthétiques et narratifs audacieux, Portabella nous transporte d’un bout à l’autre de l’Europe, traversant les époques, caressant les lieux de mémoires, revenant sur des biographies individuelles. Par le truchement de cette galerie de portraits, le réalisateur aborde une série de questions portant sur l’histoire européenne, la prégnance de cette musique dans la société contemporaine, les traces qu’elle a laissé et dépose encore le long des parcours individuels.

La musique de Bach, intemporelle, est avant tout mouvement, circulation, transmission, la base d’un échange qui touche à tous les aspects de la vie, depuis les routes du continent européen, en passant par le cours de l’Elbe qui permet au réalisateur de traverser et de se pencher sur l’histoire de Dresde, jusqu’à cette suite pour violoncelle magistralement orchestré dans une rame de métro.

Enfin, alors que le réalisateur nous propose d’écouter la parole d’un membre de la chorale de l’église Saint Thomas, dans laquelle Bach avait été nommé Cantor, le film s’achève sur une interprétation du Magnificat, que nous suivrons au rythme des portées, jusqu’à ce qu’apparaisse la dernière page, la page blanche, celui du silence : le silence avant Bach.

 

Déroutant, complexe, hybride, le film est le récit d’une aventure musicale entre fiction et documentaire, un moment d’une troublante musicalité qui ne laissera pas indifférent.

 

Le Silence avant Bach, Film germano-espagnol de Pere Portabella

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L’un de vous aurait-il déjà rêver d’être une œuvre d’art ? Si oui, en auriez-vous imaginé les conditions, les contreparties et autres conséquences ? Jusqu’à quel point pourriez-vous renier ce que vous êtes pour être aimé ? Si ces questions ne vous ont jamais effleuré, l’ouvrage d’Eric-Emmanuel Schmitt, sera sans doute l’occasion d’y répondre.

 

Lorsque j’étais une œuvre d’art débute par un monologue dans lequel le narrateur espère mener à bien sa quatrième tentative de suicide : « J’ai toujours raté mes suicides. J’ai toujours tout raté, pour être exact : ma vie comme mes suicides », nous annonce-t-il. Enfant mal-aimé, frère cadet de deux icônes modernes dont la beauté, le succès et l’éclat ont jeté une ombre décisive sur sa vie, il ne tolère plus sa vulgarité.

Debout, aux bords de la falaise de Palomba sol, il s’apprête à s’élancer dans les airs, lorsqu’un homme le détourne in-extremis de son but en promettant de lui redonner le goût de vivre en vingt-quatre heures.

Le marché est clair, en l’échange d’une mort symbolique, l’homme de la falaise, un artiste mégalomane répondant au nom de Zeus-Peter Lama, lui offre une deuxième naissance, celle qu’il connaîtra en tant qu’œuvre d’art.

Il troque sa mort, contre une vie hors du commun, celle d’une œuvre, objet unique, vouée à l’admiration de tous ; il ne pouvait rêver meilleure revanche sur l’existence.

Devenu, sous les soins d’un chirurgien peu scrupuleux, une métamorphose vivante, rebaptisé Adam bis, il devient le chef d’œuvre de son créateur, à qui il donne plein droit sur sa nouvelle existence.

Passé les premiers temps de l’excitation, il réalise alors que son corps est devenu une prison, que l’on ne peut devenir objet lorsque l’on a été homme. Sa soif de reconnaissance s’épanche désormais à la mesure de son alcoolisme, et un jour, il décide de prendre la fuite.

Au hasard des sentiers, il fait la connaissance de Fiona et de son père, un peintre aveugle dont les toiles le bouleversent. Il tombe amoureux de la jeune femme, et profondément attaché à la figure du père, il sait qu’il ne pourra plus vivre sans eux.

 

Ce roman proche du conte philosophique, aborde une série de questions portant sur la reconnaissance, l’ambition, le commerce de soi.

Conçu comme le plaidoyer d’une certaine idée de l’humanité, l’auteur y fait l’éloge de la liberté, de la simplicité, de l’amour vrai et désintéressé.  « Pouvait-on perdre son humanité même si l’on abdiquait par écrit de sa liberté et si l’on se remettait entre les doigts d’un artiste ? Non, l’humanité était un bien inaliénable dont on ne pouvait se dessaisir ni être dessaisi », déclare un des protagonistes.

 

Puisant dans le fantastique, l’auteur se joue des contraires, brouillant les pistes, le beau n’est jamais là où on le croit, et il ne suffit pas de voir pour n’être pas aveugle.

Le vrai et le faux, inextricables contraires, s’entremêlent sans cesse. Au détour de quelques péripéties, Schmitt livre un portrait sans complaisance des travers d’une forme d’art contemporain, exhibitionniste, spectaculaire et destructeur.

On peut y lire une mise en garde de l’homme moderne sujet à la démesure, un appel à se méfier de ceux qui comme Zeus-Peter Lama veulent rivaliser avec une nature qui peut à tout moment reprendre ses droits, en témoigne le corps usurpé d’Adam bis qui se désagrège, se révolte contre ses greffes.

 

Humaniste et optimiste, Schmitt, dans un happy end bon teint, donne raison à l’amour. « Je suis donc libre ? » s’interroge le narrateur. « évidement puisque tu ne vaut plus rien » lui rétorque sa bien aimée.

Il ne lui reste donc plus qu’à jouir de la liberté infini de n’être plus rien.

 

Lorsque j’étais une œuvre d’art.

Eric-Emmanuel Schmitt.

Albin Michel, 2002. 289 pages.

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Dés le seuil de la Maison rouge, les termes« B/ORDER », « DANGER », « 99 cents dreams », semble donner le ton de l’exposition. On pressent qu’il sera question de frontières, d’un grand voisin gênant, des mirages qu’il traîne derrière lui. 

Des frontières certes, mais les clichés que l’on aurait pu attendre ne seront pas au rendez-vous. Dès les premières œuvres, le propos se fait subtil, complexe, poétique. Non, il ne sera pas question de mexicains opprimés, des femmes suant leur peine dans les machiladoras, des enfants des rues, des riches gouverneurs, des indiens opprimés.

Il faudra ouvrir grands les yeux, les frontières sont vastes, elles s’étendent, se désagrègent, complexes, perméables.

 

Mexico : expected / unexpected est le premier volet d’un cycle consacré à la collection d’un couple d’amateur mexicains, Isabel et Augustin Coppel. Entrepreneurs et mécènes, ils jouent un rôle actif dans le soutien d’associations et d’institutions artistiques.

 

Protéiforme, l’exposition met en scène tous les supports : photographie, installation, vidéo, dessin, diaporama, sculpture…

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Dans un parcours faussement erratique, les formes, les ombres, les structures, les paysages urbains et naturels du Mexique d’aujourd’hui et d’hier se mêlent pour une expérience visuelle et émotionnelle intense.                            

 

Autour d’installations telles que le bouleversant « Diles que no me maten », architecture, littérature, musique, société entrent dans un dialogue à plusieurs voix.

A partir d’une installation vidéo représentant une forme humaine, prise à l’assaut des flammes Jorge Mendés Blake a ajouté la voix de l’auteur mexicain Juan Rulfo narrant l’histoire dans laquelle se répète lancinante, la supplique.

 

« Cantéiros, Conversations y constructions »

Dans un registre plus léger, avec « Cantéiros, Conversations y constructions » Neuenschwander, se plait à détourner les formes pures de l’art pour construire à partir de denrées comestibles des monuments inspirés de l’architecture moderne.

Pour clore l’exposition, Damián Ortega, présente son désormais célèbre « Moby Dick », un monument de tôle et d’acier qui apparaît  sous les traits d’une coccinelle Volkswagen. Alors qu’un groupe de rock se livre à une interprétation cathartique du morceau éponyme de Led Zeppelin, Ortega et ses collaborateurs tirent en vain sur des cordes grâce auxquelles ils espèrent dompter l’animal. 

 

L’exposition est vraiment à voir, bien qu’aucune oeuvre ne m’apparût comme vraiment majeure, l’ensemble composite et intelligent pourrait réconcilier avec l’art contemporain, même les plus réticents…

 

Collection Agustín et Isabel Coppel, Mexico: Expected/Unexpected

26 Octobre 2008 – 18 Janvier 2009

 

La Maison Rouge

10, boulevard de la Bastille

75012 Paris

Mercredi – samedi / 11.00-19.00

plein tarif : 6.50 euros

tarif réduit : 4.50 euros

http://www.lamaisonrouge.org

 

 

 

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La vie moderne

La vie moderne, réalisé par Raymond Depardon,  est le troisième volet d’une trilogie sur le monde rural, Profils paysans,  commencée en 2001, avec l’approche, poursuivie en 2005 par le quotidien. 

Dans ce dernier opus, le réalisateur, fils d’agriculteurs lui même,  y retrouve et y découvre les visages des paysans des hameaux de moyenne montagne de la Lozère, de l’Ardèche et de la Haute-Loire.

Alors que s’égrènent les premières mesures de l’Elégie de Fauré, le film débute par un magnifique plan séquence portant sur des routes sinueuses et vallonnées. Des chemins qui nous conduisent vers ceux qui vivent encore là, dans ces fermes clairsemées, où naguère se regroupaient plusieurs familles d’agriculteurs.

C’est dans ce décor du bout du monde, où malgré les apparences, la vie a beaucoup changé, que Raymond Depardon, est venu filmer une dernière fois ces visages, dont les expressions et les gestes témoignent souvent de ce que les mots échouent à dire.

Dans ce dernier volet, il articule son documentaire autour de la famille Privat, rencontrée plus de dix ans auparavant alors qu’il réalisait « l’approche ». Installé au Villaret, en Lozère, on y retrouve Marcel Privat, qui à 84 ans, sait qu’il ne parviendra bientôt plus à accompagner ses brebis jusqu’aux près, son frère cadet, qui soigne ses bêtes mieux que lui même, un « passionné », dont la passion doit beaucoup à la nécessité.

Enfin, il y a leur neveu Alain dont le récent mariage avec une « étrangère » venue du Pas-de-Calais n’a pas été sans susciter quelques crispations de part et d’autre.

Au détour des chemins, Raymond Depardon se rendra pour la première fois à la ferme du Rey, à La Chapelle-sous-Rochepaule en Ardèche, où  Marcel Chalaye, levé de bonne heure, est assis à table devant son bol de café. A ses côtés, la pétillante Germaine s’affaire dans la cuisine.

La scène est touchante, d’autant plus que le trouble généré par la caméra ne se dément pas, et  l’on ne manquera pas de sourire à la vue de la madeleine qui échappera des doigts d’une Germaine trop preste à s’en saisir.

Des échanges avec Paul Argaud, personnage énigmatique habitant aux confins de la Haute Loire, on retiendra le nom d’un paquet de cigarettes, aux accents antédiluviens, un visage immobile, quasi spectral, et aprés plusieurs minutes d’attente médusée, de vagues échanges sur sa pratique religieuse. Enfin, en un mot, rien ou presque.

Epurée, édifiant, profondément touchant, le film n’en demeure pas moins mélancolique. La pensée du futur pour les anciens, comme pour les jeunes apporte son lot d’angoisse. La vie a toujours été rude, mais cette fois ci la question devient identitaire, et se pose en ces termes :  a-t-on encore besoin de nous ? qu’allons-nous devenir ?

Pour les jeunes qui voudraient s’installer, l’achat de la terre pose problème. Pour ceux qui le sont déjà, rien n’est gagné d’avance, et l’argent semble faire cruellement défaut. Leur réalisme teinté de pessimisme émeut. Et lorsque l’on se met face à cette vie moderne là, saisi par le charme des images, des pâturages, et la beauté des paysages, les mêmes questions, les mêmes inquiétudes traversent nos esprits. Où va-t-on ? se dit-on.

On se dit enfin, à la vue de ces personnalités si pudiques, si silencieuses que Raymond Depardon a dû passer des heures à gagner la confiance de ces habitants pas tout à fait comme les autres. Voici ce qu’il dira de leur premier échange : « Je suis resté dix jours à dormir dans mon camion stationné dans la cour de la ferme des frères Privat, dans les Cévennes. Je buvais le café dans la cuisine à 6 heures du matin. Au bout de quelques jours, ils savaient plus de choses sur ma famille que je n’en savais sur eux. »

 

Le travail n’aura pas été vain, le résultat est admirable, une œuvre d’une rare poésie, un témoignage touchant sur un monde entrain de basculer.

 

La vie moderne

Documentaire français de Raymond Depardon (1 h 30.)

 

 

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Carnets de culture, pourquoi ?

Une envie simple, celle de déposer le récit d’un voyage dans l’imaginaire contemporain. Un regard croisé sur des expériences humaines, des univers de pensées, des histoires, entre fiction et réalité.

Des carnets pour se souvenir, chercher, aimer et tenter de comprendre ce qui se dit et se voit du monde et des hommes. Un lieu pour échanger, parce que la culture est avant tout circulation des mots, des images, des idées.

Dès lors, n’hésitez pas à déposer  vos commentaires…

 

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